Petits-fils de Serigne Touba dans l’arène politique : le Ndigël a-t-il encore un sens ?

Petits-fils de Serigne Touba dans l’arène politique : le Ndigël a-t-il encore un sens ?

Ils sont plus d’une dizaine de descendants (proches ou lointains) de Cheikh Ahmadou Bamba sur les listes en compétition pour les Législatives de 2017. Une pléthore, diront d’ailleurs certains observateurs de la scène politique sénégalaise, contrairement aux premières années de l’indépendance, au cours desquelles ceux-ci n’étaient jusque que des soutiens moraux, et même financier, dans certains cas, sans jamais avoir l’ambition de briguer un quelconque poste électif. Et la dernière sortie du Khalife, par la voix de son porte-parole, vient de confirmer que la place des «Mbacké-Mbacké» n’est pas dans l’arène politique.

De nos jours, il sera difficile pour un disciple mouride de suivre aveuglément le « Ndigël » (ordre, recommandation ou instruction) de son guide spirituelle, avec la forte implication des marabouts dans les batailles politiques, où tous les coups semblent permis et tous les moyens bons pour arriver à ses fins. Dans la pratique ancienne, dans le concept mouride surtout, il est de notoriété publique que le disciple, comme un militaire, «exécute les ordres sans état d’âme, sans murmures», et son guide «sait mieux que quiconque ce qui est mieux pour lui». Sur la base de la foi Dieu et de tout l’espoir placé en Khadimoul Rassoul Cheikh Ahmadou Bamba, le mouride obéit, sans arrière pensée, à tout ce qui émane de son chef spirituel.

Que voit-on, aujourd’hui ? Avec près de 200 partis politiques reconnus au Sénégal, les sensibilités sont forcément différentes, et un chef religieux peut avoir des disciples disséminés dans au moins une cinquantaine de partis, et certains d’entre eux peuvent même en être les Secrétaires généraux ou présidents. Si lui, chef religieux, qui devrait être au-dessus de la mêlée, prend parti et s’engage entièrement dans la bataille, alors, il met très mal à l’aise ses talibés (disciples) membres d’autres formations. A partir de là, le doute, pour ne pas dire l’infidélité, commence à s’installer.

L’exemple de Serigne Cheikh Tidiane Sy

Il y a eu, certes, des précédents d’engagements politiques de chefs religieux, avant les indépendances et même quelques années après, avec Serigne Cheikh Ahmet Tidiane Sy, soutenu par Gaïndé Fatma et Baye Niasse, mais cela a fait long feu. Mais, pour eux, le combat était autre, car le Sénégal était en voie de sortir de la colonisation et un non-musulman (Senghor) semblait être le mieux placé pour présider aux destinées de la Nation. Leur souci était plutôt de préserver l’Islam au Sénégal, que d’acquérir des strapontins mondains.

Plus tard, Serigne Modou Kara Mbacké (Parti pour la Vérité et le Développement) et Serigne Moustapha Sy Djamil (Bess du ñakk) ont également fondé leurs partis, mais cela s’arrête quasiment là. Mais, c’est depuis l’avènement du Président Abdoulaye Wade, grâce à sa proximité avec les familles religieuses, son ouverture d’esprit et ses largesses en espèces sonnantes et trébuchantes, que les marabouts ont envahi la scène politique, avec les succès et les échecs que l’on sait.

Touba la Sainte est aujourd’hui, pour certains hommes politiques, au centre de toutes les grandes batailles, foulant même aux pieds les principes qui fondent la Cité, bafouant au passage le «décret» de Serigne Abdoul Ahad Mbacké, cosigné au début des années 80 par tous ses frères (Serigne Abdoul Khadre, Serigne Saliou, Serigne Souhaïbou et Serigne Mourtala). Comme à Dakar, Kaolack ou Thiès, la politique s’y est installée avec tout son lot de travers (meetings bruyants, invectives, bagarres, corruption…), le tout contre la volonté de l’Homme de Dieu qui régente la cité.

Une menace à peine voilée

Mais, chassez le naturel, il revient au galop. Avec les Législatives de 2017, le vieux démon a ressurgi pour inonder Touba de ses promesses, aiguisant du coup les appétits les plus voraces. Conséquence : la présence de la famille de Serigne Touba dans la politique n’a jamais été aussi marquée, avec plus d’une vingtaine de descendants sur les listes des coalitions, obligeant le khalife général des mourides à une sortie musclée pour interdire tous affichages, manifestations politiques, tams-tams et autres formes de pollutions sonores. En passant, il a rappelée que «tout petit-fils de Serigne Touba, qui pense que la politique peut lui octroyer ce que Khadimoul Rassoul ne peut lui offrir, se trompe lourdement». Le vénéré Serigne Saliou Mbacké n’avait-ils pas dit, au tout début de son khalifat : «Politique, amuma ci dara lumay def wala lumay dindi» (la politique, je n’ai rien à y faire ou à y enlever). Le message était pourtant bien clair, et un de ses successeurs, Serigne Sidy Mokhtar en l’occurrence, a d’ailleurs fini par interdire toute activité politique à Touba.

Sans en prendre la forme, ces propos de Serigne Sidy Mokhtar sonnent comme un « Ndigël » pour le retrait de tous les petits-fils de Serigne Touba de la course pour des sièges de député. Mais, hélas, Serigne Bass Abdoul Khadre sait que les intérêts personnels vont triompher sur la volonté du cheikh, quand il avoue que «tout ce qui y sont n’œuvrent pas pour Serigne Touba, mais pour leur propre personne». Quelle aurait dû être la posture de tous ces «Mbacké-Mbacké» inscrits sur les listes pour les Législatives, si le « Ndigël » avait encore un sens ? Le retrait pur et simple desdites listes et rien d’autre !

Car le respect de l’autorité, de la hiérarchie religieuse, qui est le fondement même du Mouridisme, commence par l’acceptation et l’observance des recommandations du khalife général, surtout de la part de ses proches. Quand « Baye Lahad » a donné sa «fatwa», en 1982, Serigne Souhaïbou avait fait remarquer que les sanctions devaient commencer par les «Mbacké-Mbacké» qui s’adonnaient aux interdits. En bons disciples de Cheikh Ahmadou Bamba qu’ils sont sensés être, le respect des instructions de Serigne Sidy Mokhtar avait dû être leur sacerdoce, leur leitmotiv. En ne le faisant pas, on pourrait en conclure que «dañoo xëtt ndigël» (ils ont outrepassé ses instructions).

Mais la menace de Cheikh Sidy Mokhtar, portée par la voie de Serigne Bass, est à peine voilée : «Serigne Touba a les moyens de remettre de l’ordre dans sa ville». Comprenne qui pourra !

Serigne Mour DIOP

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