IMMIGRATION EN FRANCE – ENTRETIEN AVEC MADY GASSAMA, PRESIDENT ALIFSI : «Aider les jeunes à rester et à trouver du travail dans leurs pays»

IMMIGRATION EN FRANCE – ENTRETIEN AVEC MADY GASSAMA, PRESIDENT ALIFSI : «Aider les jeunes à rester et à trouver du travail dans leurs pays»

En visite de travail au Sénégal, Mady Gassama, président de l’Alternative Ile-de-France pour la Solidarité et l’Intégration (Alifsi), a bien voulu nous donner le sens de son retour au pays natal, non sans évoquer les difficultés auxquelles sont confrontés certains immigrés dans l’Hexagone. Nanti d’un projet de fixation des jeunes dans leur terroir, il compte sensibiliser les candidats à l’émigration clandestine sur les risques encourus, aussi bien pour la traversée du Sahara ou de la Méditerranée, mais également sur les difficultés d’insertion en Europe. Entretien…

 

Mady Gassama, vous êtes le président d’ALIFSI, une association qui a pignon sur rue en France. Dans quel domaine évolue-t-elle et quelles sont ses objectifs ?

En France, je suis un militant actif du mouvement associatif. Avant la création de l’Alternative Ile-de-France pour la Solidarité et l’Intégration, en abrégé Alifsi, nous avions un collectif de ‘’sans-papiers’’, dont j’étais le président depuis 2004. Ce collectif regroupait plus de 2400 membres, ressortissants de plusieurs nations africaines et asiatiques. L’objectif était d’accompagner ces étrangers dans leurs démarches administratives, afin de leur permettre d’obtenir le titre de séjour.

En 2007, nous avons estimé qu’il fallait élargir notre champs d’actions, parce que nous avons constaté qu’en France, beaucoup d’étrangers y vivent, complètement en marge de la société, sans connaître les Lois et Règlements de la République, surtout ses valeurs, et cela pouvait durer entre 10 et 40 ans. Nous nous sommes dit qu’il fallait ajouter un second volet à notre combat. C’est dans cette perspective qu’Alifsi est née, nous la forme d’une association Loi 1901.

Dans la dénomination de l’association, nous avons choisi le mot Solidarité, parce que nous avons la conviction que nous manquons de solidarité collective. Les Africains, en effet, ne connaissent que la solidarité individuelle : je suis ton ami, ton parent, je peux t’aider. Mais nous aider collectivement, aider une masse, ce n’est pas dans notre culture. Quant à l’intégration, nous avons également estimé que c’est très important. Quand on vit dans une société, on doit s’y s’intégrer, connaître ses Lois, ses Règlements, sa langue et sa culture.

Cette absence d’intégration a fait que depuis plusieurs dizaines d’années, nous sommes au bas de l’échelle, en France. Nous avons aussi voulu faire comprendre aux immigrés africains et d’autres continents que l’intégration n’est pas l’assimilation ; il s’agit simplement d’être au même pied d’égalité que les Français, à tous les niveaux. Certains vivent en France dans des conditions exécrables. Ils sont pris en charge par les services sociaux, parce qu’ils n’ont pas de revenus, n’ont pas de toits et manquent totalement d’informations.

Aujourd’hui, Alifsi compte près de 1500 adhérents et, chaque année, nous arrivons à régulariser quelque dizaines de personnes sur le territoire français. Car, un des objectifs d’Alifsi, c’est aussi d’apporter son soutien aux immigrés en situation régulière, mais qui sont souvent mal informés ou n’ont pas accès aux sources d’information.

Après vous être organisés en Association reconnue par la loi, avez-vous eu des contacts officiels et le soutien des autorités françaises ?

La Loi 1901 est une loi qui permet à toute association reconnue d’avoir des activités légales dans le pays. Avant même la création d’Alifsi, j’avais une relation de travail avec le Ministère de l’Intérieur, la Préfecture de Police de Paris, lorsque j’étais président du Collectif des Sans-Papiers Paris 19e. Et après la création d’Alifsi, dont je suis le fondateur, nous avons continué à travailler avec le Ministère de l’Intérieur, la Préfecture de Police de Paris. Nous avons des rencontres de travail, régulièrement, avec le Ministère de l’Intérieur et avec la Préfecture de Police de Paris. Et, récemment, nous avons renoué des relations de travail avec l’Office français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII). Tout cela, c’est pour accompagner nos compatriotes étrangers, les conseiller et faciliter leur intégration dans la société française.

Au-delà de la France, en Europe par exemple, avez-vous initié des actions similaires ?

Oui, nous sommes en train d’installer des représentations un peu partout, particulièrement dans les pays où il y a des départs considérables de migrants, afin d’aider les jeunes à rester et à trouver du travail dans leurs pays, parce que conscients que l’Europe n’est pas cet Eldorado qu’ils pensent. Nous avons récemment présenté un projet au Ministère de l’Intérieur français, lors d’une audience avec le cabinet du ministre Gérard Colomb. Ce projet consiste à conseiller et à aider nos compatriotes africains, candidats à l’émigration, qui prennent le risque de traverser le Sahara ou la Méditerranée, au péril de leur vie.

C’est dans cette optique qu’on s’est dit qu’il est très urgent qu’on étende le combat d’ALIFSI, au-delà de la France, dans d’autres pays d’Europe et d’Afrique pour conscientiser ces jeunes, qui pense que l’Europe c’est l’Eldorado, alors qu’il y a des immigrés qui y vivent dans le dénuement total, depuis plus d’une vingtaine voire une trentaine d’années. Et qui, même arrivés à l’âge de la retraite, sont toujours pris en charge par des services sociaux, des amis ou des parents… C’est une vie de misère.

Aujourd’hui, les jeunes semblent désemparés. Mais, moi, je suis persuadé qu’ils peuvent réussir chez eux. Il faut juste les orienter et les aider. Ce sont d’abord les Etats qui doivent prendre le problème à bras-le-corps. Hélas, ce que nous avons constaté, c’est que ces mêmes Etats les ont abandonnés à leur sort. L’Europe aussi est inquiète, parce qu’elle se sent envahie. Alors, puisque l’Europe a les moyens, elle doit soutenir des projets qui tendent à fixer dans leurs terroirs les candidats potentiels à la migration, en trouvant de la formation et du travail dans leurs pays d’origine, en créant des auto-emplois. Car, chez eux, l’industrialisation n’est pas importante, d’où leurs difficultés à trouver un emploi.

Dans ce projet qui ambitionne de fixer les jeunes dans leurs terroirs, aurez-vous le soutien des autorités françaises et européennes ?

Mais c’est une obligation pour elles et je pense même que c’est fondamental, d’autant plus d’ailleurs que l’Europe en a les moyens. Au lieu de voir les gens mourir en traversant le Sahara ou la Méditerranée ou arriver en Europe pour être pris en charge par les Etats ou des Collectivités locales, on peut progressivement aider ces jeunes, d’abord en les conscientisant sur le fait qu’en Europe, aujourd’hui, il n’y a pas de travail, il n’y a pas beaucoup de perspectives. Ensuite, en leur offrant la possibilité d’être formés et de créer leur propre emploi. C’est pourquoi l’Europe doit aider des structures comme ALIFSI à réaliser de tels projets, et je n’ai pas de doute que la France et l’Europe nous accompagneront.

C’est alors la raison de votre Séjour au Sénégal ?

Je suis effectivement venu au Sénégal, non pas parce que c’est mon pays, où je mène d’autres activités (politiques : ndlr), mais juste pour rencontrer des jeunes, potentiels candidats à l’émigration, afin de les sensibiliser, de leur exposer nos projets, à travers des conférences et autres rencontres sur la thématique de l’émigration clandestine. Compte tenu de mon expérience européenne et de mes activités quotidiennes à travers les mouvements associatifs, je suis bien placé pour leur parler de la vie en Europe. Et les projets que nous allons leur proposer seront certainement bien accueillis par un grand nombre. Pour cela, il faudra leur faire comprendre qu’il faut que l’Europe et nos Etats les aident à trouver du travail ici, en Afrique, afin qu’ils n’aient plus besoin d’émigrer.

Il faudra aussi permettre à ces jeunes d’aller se former en Europe, en France en particulier, et revenir exercer leur métier dans leurs pays d’origine. Il y a également ce dispositif qui existe et qu’il faudra mettre en œuvre.

Et pour ceux qui vivent dans des conditions précaires en Europe, y a-t-il un plan de retour volontaire au pays ?

Absolument ! Sur ce volet-là, nous avons un plan de travail avec l’OFII. Il y a déjà trois immigrés, dont un couple, qui ont déjà bénéficié de ce dispositif d’aide au retour et à la réinsertion. Le couple s’est installé à Yayème, dans la commune de Fimela (département de Fatick) où il exploite un élevage de moutons et de porcs, tandis que le troisième a ouvert sa quincaillerie vers Rufisque. D’autres cas sont à l’étude et en voie d’être finalisés.

Quant à l’idée de fixer les jeunes au pays, vous devez forcément avoir le soutien des Etats d’origine.

Oui, nécessairement. Dès que je suis arrivé à Dakar, je me suis approché de la directrice de l’Office français de l’Immigration et l’Intégration (OFII) à Dakar, Mme Dominique Mensah, avec qui nous avons d’excellentes relations de travail et qui agit très vie sur les dossiers. Elle m’a mis en relation avec la direction de l’Agence nationale pour la Promotion de l’Emploi des Jeunes (ANPEJ), en la personne de M. Amadou Dieng, le Directeur général. Je me suis rendu dans leurs locaux mais, malheureusement, M. Dieng s’était absenté pour une urgence. Malgré tout, j’ai pu rencontrer Mme Khadidiatou Diop Ndiaye, Directrice de l’Orientation, de la Formation et de l’Insertion, qui m’a bien reçu et m’a expliquer les actions de cette Agence qui œuvre dans la formation et l’insertion des jeunes, à travers une parfaite maîtrise du sujet.

Nous avons un projet de rencontre et de collaboration entre notre association, Alifsi, et l’ANPEJ. Avant mon retour en France, j’irai les rencontrer une seconde fois pour faire le point de mon séjour au Sénégal et fixer des dates, mais également dessiner les contours de notre collaboration avec cette Agence nationale.

En dehors des contacts avec les autorités, comment allez-vous organiser vos rencontres avec les jeunes ?

A travers des conférences publiques. Cette jeunesse, qui constitue notre cible, se trouve dans les écoles (collèges, lycées et universités), mais aussi dans les associations et, des fois, dans la rue. Il faudra aller vers eux, les rassembler et leur parler des risques de l’émigration clandestine, mais aussi des possibilités que leur offre ce programme, à travers des informations crédibles, en mesure de les convaincre. Avec notre représentation, ici à Dakar, leur faire comprendre que nous pouvons mettre en place le dispositif adéquat pour aller vers la formation et la création d’emplois.

Le Président français, Emmanuel Macron, est en visite officielle au Sénégal, du 2 au 4 janvier. Pensez-vous que cette question de l’émigration sera au centre de ses entretiens avec le Président sénégalais ?

Absolument, c’est fondamental ! Cette question de l’émigration doit être au cœur de leurs discussions, car c’est une préoccupation de l’Europe et de la France, et je pense qu’Emmanuel Macron, un jeune Président qui vient de fêter ses 40 ans, un homme très intelligent, qui a bien débuté son mandat. Nous espérons qu’il va se projeter très rapidement vers l’avant. Aussi, discutera-t-il avec le Président Macky Sall de cette question.

Mon association a travaillé avec quatre Présidents de la France, notamment Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et, aujourd’hui, Emmanuel Macron. Je reconnais à chaque Président son engagement sur cette question liée à l’immigration, mais je crois que Sarkozy en est le champion. Je suis bien placé pour le dire, parce que le Président Sarkozy a institué des relations de travail entre les Préfectures de Police et les associations, dans le cadre de la régularisation des sans-papiers. C’est vrai que Macron vient d’entamer son premier quinquennat et peut, on l’espère, faire plus que Sarkozy.

J’ai eu à travailler avec la «plume» du Président Sarkozy, celui-là même qui a écrit toutes ses lois, M. Maxime Tandonnet, qui était son conseiller en matière d’immigration, au Ministère de l’Intérieur, puis à la Présidence de la République. D’ailleurs, c’est une exception parmi d’autre, je fais partie des rares responsables de structures de sans-papiers à avoir été reçus à l’Elysée. Donc, nous voudrions que le Président Macron fasse plus. Nous avons déjà été reçus par le cabinet de son ministre de l’Intérieur et nous avons présenté un projet dont nous attendons la validation.

C’est d’ailleurs l’occasion, pour moi, de lancer un message solennel à Monsieur le Président Macron, pour lui demander de frapper très fort afin que ces jeunes puissent trouver les moyens de rester dans leurs pays d’origine, qu’ils puissent se former ici, trouver du travail, mais qu’ils puissent aussi poursuivre leur formation en France et revenir pour servir leurs pays.

Entretien réalisé par Serigne Mour DIOP

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